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DISCUSSION ININTERROMPUE AVEC PHILIPPE KADOSCH, AVENTURIER DU SON

Directeur artistique et pédagogique chez MULTICREA - Création Musicale Multimédia - , une entreprise de formation qu'il a créée en 1995, Philippe Kadosch accompagne et forme musiciens et compositeurs au moyen d'une approche musicale moderne qui mixe informatique musicale et création multimédia. D'après la SACEM, il est le premier compositeur en France et dans le monde à proposer aux professionnels de l'audiovisuel son projet né en 2018, Orchestralkit, des kits de synchronisation synchro, "puzzles musicaux" interchangeables à assembler pour créer une musique originale. Musicien, compositeur et chercheur, il travaille ses propres albums, pièces de musique vivantes et inédites qui mêlent recherches sonores et linguistiques. Un de ses CD, BABELEYES, Musique des Langues vierges, et le spectacle dont il est issu, a été labellisé par Cultures France et le ministère de la culture au Brésil. Il s'était alors entouré des plus grands artistes - Tétê Espindola, David Linx... - pour l'enregistrement et l'arrangement de ce disque. Entretien à 'bâtons ininterrompus' avec un aventurier du son, poète, artiste et chercheur inclassable.                    


vague(s) magazine pureplayer, intuitif et évolutif : entretien avec Philippe Kadosch, compositeur et musicien

vague(s) : Avez-vous toujours été musicien ? 

Philippe Kadosch : Je crois que oui. Tout bébé, je faisais déjà des percussions dans ma baignoire. Avec les mains, je tapais des rythmes impairs. Et j'aime les rythmes impairs. Verlaine disait : « De la musique avant toute chose. Et pour cela préfère l'Impair ». Et je suis tout à fait d'accord avec cela. 

 

vague(s) : Donc, vous vous intéressiez déjà au son, au son brut ? Avez-vous reçu une formation musicale ? 

Philippe Kadosch : Non, je suis un autodidacte, comme dans tout ce que je fais. Mais lorsqu'un sujet m'intéresse, je l'approfondis en achetant des livres, ou les infos qui s'y rapportent. Une de mes premières découvertes musicales a été le bruit de l'eau. Mes connaissances ont été affinées par certains chercheurs qui décrivent le son différemment de ce qui est habituellement enseigné. 

Au Conservatoire, on définit le son par sa hauteur, son volume, son timbre et sa durée. Dans son 'Traité des objets musicaux ', Pierre Schaeffer (1) explique la morphologie des sons en décrivant sept structures de masse. L'une d'elle, par exemple, est la sinusoïde, qui est celle des instruments électroniques. J'ai aussi découvert les bruits blancs, sorte de blocs de sons que l'on peut ensuite sculpter avec d'autres structures de masse : sons toniques, piano, saxophone. Ou encore le groupe nodal, son bourré de partielles inharmoniques comme le bruit de cymbale ou celui du papier que l'on froisse. C'est un son magique qui fonctionne dans toutes les tonalités. 

 

« N'importe quel son peut être de la musique »

 

 

 

 

 

 

vague(s) magazine pureplayer, intuitif et évolutif : Philippe Kadosch, compositeur et musicien
Tétê Espindola et Philippe Kadosch

 

 

 

vague(s) : Est-ce que tout cela fait des musiciens différents ?

Philippe Kadosch : Oui, car Pierre Schaeffer a créé un autre type de musique, dite musique électroacoustique, ou concrète. On n'utilise plus une série de notes pour faire des mélodies : le son lui même est mélodie, composition musicale. On crée ainsi, comme le fait Jean-Claude Risset (2), un son, pour accompagner un parachute qui tombe par exemple, qui descend continuellement. On ne peut rendre ce type de son avec un instrument classique ; seule l'informatique le permet. 

 

 

 

vague(s) : Est-ce là que le son devient musique ? 

Philippe Kadosch : N'importe quel son peut être de la musique. Les pas qu'on entend sont un rythme, un son crescendo quand ils se rapprochent, plus sourd quand ils s'éloignent. Les aigus s'amortissent et s'éteignent dans un fade out, une fondue musicale en fin de morceau. J'entends donc toutes les sonorités de ce bruit de pas. Dans mon travail, qui consiste en beaucoup de mixage, je manipule le son à 48 000 échantillons par seconde, je peux le percevoir presque stroboscopiquement. Je peux ensuite le "photoshoper".  On est habitué à ces sons sculptés, "remaquillés" par la réverbération, la 3D. Les musiciens sont très demandeurs de ce type de résultat. 

 

 

 

 

 

Une alchimie mixte d'intuition et d'imagination

vague(s) magazine pureplayer, intuitif et évolutif : Philippe Kadosch - Mawaca

vague(s) : D'où vient votre créativité ? Du néant, du ciel ? 

Philippe Kadosch : J'ai un papa inventeur et une maman compositeur, cela vient peut-être de là. La créativité, c'est quelque chose qui surgit de façon différente en fonction des individus. C'est comme un état où il y a un moment de vide total, d'absence totale de pensée, un état où tout peut arriver. Face au piano, ou une guitare, à la main, une suite, un chemin tracé arrive d'un coup, et une structure naît comme cela. Mais je ne sais pas d'où cela vient. C'est très magique, et très mystérieux car on peut avoir l'instrument en main et parfois, rien ne vient.  

Il y a aussi cette notion de sérendipité : trouver quelque chose qu'on ne cherche pas en étant ouvert à 360 degrés. C'est une chose qui m'arrive de temps en temps. 

 

vague(s) : Vous vous intéressez beaucoup à la science ? 

Philippe Kadosch : Oui, j'adore la science. Il me semble que les scientifiques, quand ils trouvent une équation ou une découverte extraordinaire, ils ont d'abord une idée et partent dans un monde algébrique, mathématique ou physique qui est le leur. Ce monde là doit ressembler à celui des chamanes amérindiens, et j'imagine que tous les artistes, quand ils créent, vont dans ces mêmes dimensions avec des langages différents. Ce sont des lieux certainement très similaires. 

 

vague(s) : Le Pays des merveilles, en quelque sorte ? A quoi ressemble t-il ? 

Philippe Kadosch : Oui, oui, c'est une bonne comparaison. Je ne suis pas particulièrement religieux, mais quand je vais dans ce Pays des merveilles, je crois que je trouve une forme de spiritualité - que je ne recherche pas particulièrement - quelque chose de divin, d'inexplicable et qui me donne un résultat. 

 

vague(s) : Est-ce comme si vous vous téléportiez dans un autre endroit ? 

Philippe Kadosch : A ces moments-là, oui, tout à fait ! Ce sont des moments magiques, on n'est plus là, on est dans un autre univers. C'est un lieu où l'esprit s'envole, et d'où il ramène des trésors. Comme le scientifique qui ramène la solution à son équation, ou le chamane, le remède guérisseur. 

 

vague(s) : Ainsi, l'Adagio de Samuel Barber par exemple, viendrait d'ailleurs ? 

 

Philippe Kadosch : C'est la musique la plus triste, la plus mélancolique, la plus extraordinaire que j'aie jamais entendue. Lui, il est vraiment allé au Pays des merveilles et il en a rapporté une oeuvre majeure. Pour atteindre cette inspiration et trouver quelque chose de si beau, c'est de l'ordre de l'incompréhensible. J'aurais aimé qu'il me fasse visiter ce lieu. 

 

« Créer de la musique relève de la magie  »

 

 

 

 

vague(s) : C'est un privilège immense, un don : cela se travaille t-il ? 

Philippe Kadosch : Quand cela arrive, oui. C'est peut-être un cadeau, cela vient d'une façon étonnante. On ne sait pas trop d'où cela vient, c'est inexplicable. Ce n'est pas du travail. C'est de la magie ! Mais il faut ensuite travailler, créer l'ossature qui va orner et parfaire ce cadeau. 

 

 

«Sur notre planète qui compte 6000 langues,

tous les quinze jours, une langue disparaît  »

 

 

vague(s) : Quel genre de compositeur êtes-vous ? 

Philippe Kadosch : J'écris d'abord toutes mes compositions qui sont à peu de chose près, au nombre de 130. J'écris cette musique un peu comme l'est la musique classique. De façon verticale, avec plusieurs couches. Je pourrais comparer cela au travail de Lévi Strass qui explique dans "Tristes Tropiques", que les mythes amérindiens sont incompréhensibles si on les écoute l'un après l'autre. On a besoin de les voir verticalement, comme si c'était une symphonie. Un mythe est la flûte, un autre le violon, etc... Chaque ligne mélodique d'une musique est une histoire créée de façon telle qu'elle compose une oeuvre, pour que l'ensemble fasse un tout. Quand vous superposez deux, trois, quatre mélodies, mixtes ou décomposées, vous racontez autre chose, vous inventez une nouvelle chose, cela prend une autre dimension. Cela ne reste pas figé. On peut enregistrer un trio au Brésil et y adjoindre la musique d'un trio de violoncelles enregistré en France. 

Composer un souvent un défi, un jeu, avec une contrainte artistique qui constitue un cadre dans lequel me déployer. La contrainte, c'est la liberté. Elle peut provenir de choses extérieures. Un jour, alors que je devais écrire des paroles pour une composition, j'ai entendu Colette Grinevald (3) parler des langues en danger. J'ai soudain pris conscience que sur notre planète qui compte près de 6000 langues, il y en avait une qui disparaissait tous les 15 jours. 

 

 


Langues en voie de disparition : naissance de BABELEYES

vague(s) magazine pureplayer, intuitif et évolutif : entretien avec Philippe Kadosch, album Babeleyes

vague(s) : On en vient à l'originalité de votre travail de compositeur et chercheur... 

Philippe Kadosch : Oui, cette découverte a été un choc. J'ai effectué des recherches et je me suis lancé le défi d'utiliser les phonèmes des langues en voie de disparition, à travers des syllabes Inuit, ou Katakana du Japon - signes correspondant à des syllabes. 

On a le son de la langue sans la signification, et j'ai trouvé intéressant de faire sonner ces phonèmes sur ma musique. 

 

vague(s) : Est-ce une façon d'immortaliser ces langues ? 

Philippe Kadosch : C'est une façon artistique, non scientifique, d'avoir peut-être quelque chose à dire sur la disparition des langues. La mondialisation, l'uniformisation, les peuples qui disparaissent de la terre... On a peut-être 6000 langues mais 4% de ces 6000 langues sont parlées par 96 % de la population mondiale. C'est ainsi que j'ai découvert le Rotokas, - une langue parlée en Papouasie-Nouvelle Guinée par environ 4000 personnes -, qui contient le moins de syllabes et de sons de la terre, et la langue des Bushmens du sud de l'Afrique, une langue à clic, - un son produit avec la langue ou les lèvres sans l'aide des poumons - qui est celle qui a le plus de sons sur la terre. La musique est donc un bon support pour pérenniser les phonèmes, contrairement aux linguistes, qui recensent et conservent. 

 

vague(s) : Votre disque, "BabelEyes" fait donc référence à cette multitude de langues et qui disparaissent aujourd'hui ? 

Philippe Kadosch : C'est un regard sur ce phénomène. Tetê Espindola (3) chante par exemple l'histoire des deux derniers survivants d'une île qui ne se parlent plus après une dispute. La langue disparaît donc à leur mort. Chaque chanson du disque utilise une langue en voix de disparition. 

 

 

 

 


Informatique musicale et Orchestralkit

vague(s) magazine pureplayer, intuitif et évolutif : un kit innovant avec Philippe Kadosch

vague(s) : En quoi consiste votre métier ? 

Philippe Kadosch : J'enseigne le mixage, l'enregistrement, les montages vidéos, la création de site web, tout ce qui peut aider un musicien à se faire connaître. Avec l'informatique musicale, le musicien est en mesure de toucher à tous ces corps de métier. Je les incite à observer leur environnement, à aller au musée pour réaliser les parties graphiques de leur album. Ou encore à rechercher les proportions à partir du nombre d'or ou de la suite de Fibonacci pour composer. Je fais donc rarement des concerts car il faut beaucoup de répétitions pour travailler les morceaux que j'écris. Cela prend du temps. 

 

vague(s) : Quels sont vos autres projets musicaux ? 

Philippe Kadosch : J'ai envie de faire de la musique pour l'image. De créer des kits de synchronisation audio pour les professionnels de l'image. On peut faire 50 minutes de musique à partir de 5 minutes par exemple, en décomposant verticalement les différents sons des instruments. C'est une nouvelle façon de faire marcher la musique je crois. Aujourd'hui, le producteur de films pioche dans des librairies musicales, où il ne trouve pas forcément la cohérence musicale tout au long d'un film. Ou encore il achète des droits de musiciens, ou il compose lui-même sa musique comme le faisait Charlie Chaplin ou Woody Allen. Je veux proposer une homogénéité musicale, quelque chose prêt à l'emploi. 

 

vague(s) : Quel est le plaisir dans tout cela ? 

Philippe Kadosch : C'est très fun, je m'amuse beaucoup. Je crée une sorte de noria, cette roue qui tourne autour d'elle-même et qui permet de remplir des seaux d'eau qui, une fois tout en haut, se déversent dans une rigole pour arroser les potagers. Je crée un site web que je voudrais semblable à cette noria afin de proposer mon "arrosage" musical !

 

vague(s) : Croyez-vous qu'il existe des musiques mauvaises ?  

Philippe Kadosch : Certaines créent en moi un effet désagréable, comme celles du type boum chack, sans harmonie, sans mélodie, sans recherche. Un vide sidéral qui me désole, et quand je l'entends sur une plage où je pourrais entendre uniquement le bruit de la mer ou du vent, je fuis... 

 

« Si ma musique touche des gens, j'en suis ravi  »

 

 

vague(s) : Pensez-vous que vos créations apportent quelque chose au monde ? 

Philippe Kadosch : Non, ce n'est pas ma recherche. Ce serait prétentieux de le penser. Si ma musique touche des gens, j'en suis ravi. 

 

vague(s) : Quels sont vos musiciens préférés ? 

Philippe Kadosch : Hermeto Pascoal, Egberto Gismonti, Daniel Goyone qui est une encyclopédie musicale à lui seul. Arribo Barnabé, qui fait de la musique atonale d'un côté, et de l'autre des valses d'un romantique extrême. J'aime aussi beaucoup Ravel, parce que c'est Ravel. Et Debussy. Ce dernier amène l'impressionnisme dans la musique en cassant les codes habituels de création. Sa musique demeure nouvelle et belle... Elle me touche beaucoup. On passe d'un tableau de Rembrandt à Kandinsky. 

 

vague(s) : La musique peut-elle guérir le monde ? 

Philippe Kadosch : Le monde est très vaste. La perception musicale des hommes est très diverse. Certains sont a-musique, d'autres la ressentent intensément. Certains aiment la consonance, d'autres la dissonance... La musicothérapie peut aider certains à aller mieux. Mais vivre sans musique, cela se peut, du moins, je le crois... 

 

 

 

 

 

 


Aller plus loin : Article vague(s) La joyeuse dynamique du son 

Site webbabeleyes.free.fr/babeleyes_fr

 

(1) Pierre Schaeffer : né à Nancy en 1910, décédé en 1995, ingénieur, chercheur, théoricien, compositeur et écrivain français. Egalement homme de radio. Considéré comme le père de la musique concrète et de la musique électroacoustique. 

(2) Jean-Claude Risset : compositeur français né en 1938 et décédé en 2016, il a ouvert la voie aux sons de synthèse par ordinateur. Scientifique et artiste, il incarne à ce jour une figure majeure de la création musicale contemporaine, et de la recherche sur la musique dite électronique. Ses différentes contributions ont marqué de son empreinte esthétique les années 1970 - 1990. 

(3) Colette Grinevald : linguiste française, spécialiste de la description de langues peu ou pas documentées, de langues d'Amérique du sud et de la problématique des langues en danger. 

(4) Tétê Espindola : Musicienne, chanteuse, compositrice brésilienne, figure originale de la scène brésilienne. Elle a collaboré avec Philippe Kadosch pour créer l'album vozvoicevoix, inspiré des chants d'oiseaux du Pantanal et de l'Amazonie

 


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