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Issue 0 - vague(s) - juillet-août 2018 - Rencontre inspirante avec Frère François, franciscain engagé et éclairé

La question du bonheur, vague(s) l'a posé à François-Xavier Bustillo, ou plus simplement à Frère François. Prêtre franciscain et figure emblématique de la ville de Narbonne, il s’apprête à rejoindre sa future communauté, Saint Maximilien de Lourdes, après avoir officié plus de vingt ans à la paroisse Saint-Bonaventure. Un petit matin, lendemain de la victoire des Bleus, il nous accueille. Avec l’élégance de la foi qu’il incarne si bien pour nous réconcilier avec notre patrimoine spirituel. Sa sérénité est communicative. La paix intérieure et l’amour qu’il transmet vient toucher un espace de profondeur en nous. Il évoque ce qui lui tient tant à cœur, sa mission de prêtre, la méconnaissance que nous avons de Jésus, son patron Saint-François d’Assise, le déficit d’intériorité dans nos sociétés, la place de l’église et de la chrétienté, l’amour, la vie, sa volonté d’aider les autres à ne voir que le bon, le meilleur en eux… Il clôture l'interview par un trait d'humour : "Voyez, vous m'avez confessé..."

propos recueillis par catherine bécam

vague(s) : Votre perception de la vie, du Bonheur, Frère François ? Auriez-vous un mode d'emploi ? 

 

Frère François-Xavier Bustillo : Je pense qu’aujourd’hui, on insiste beaucoup sur l’avoir, le pouvoir, le paraître. Des dimensions certes importantes. Mais j'insiste quant à moi,  - et c’est ma mission de prêtre- , à viser l’être, pour que l’être ne soit pas  étouffé.

Aujourd'hui, on va parler de tout. De paraître, de l’image, de la question de l’avoir : "J’ai. Donc je suis’",  c’est triste de dire : "J’ai des biens, une voiture, j’ai des trucs, donc je suis".  Est-ce que c’est l’avoir qui fait de toi quelqu’un ? Parce que l’avoir, c’est quelque chose d’extérieur, que tu as gagné légitimement certes, mais ce n’est pas l’avoir ou les biens matériels qui font de toi quelqu’un. Et je trouve justement qu'aujourd’hui, on vit dans une société où on recherche tellement à l’extérieur de nous qu’on en devient des mollusques.

Le mollusque n’a pas de colonne vertébrale. Le mollusque a la stabilité à l’extérieur de lui. Et cela, c’est dommage. Par contre, un animal invertébré ou un poisson a la stabilité, la solidité à l’intérieur. Il me semble aujourd’hui qu'il faut travailler à ce que les gens soient musclés, en cherchant le bien, à l’intérieur... Parce que sinon, on va trouver des gens mous. Pas méchants, mais mous. Déstabilisés à la première difficulté, sans stabilité. Et parfois – sans juger –  creux, parfois vides. Comment faire,  comment communiquer un message positif et constructif pour que les gens retrouvent la force et l’espérance ? C’est ma mission de prêtre…

Aussi clairement défini, cela rejoint tous les courants actuels de bien-être qui prônent le retour à soi, avec cette vison en plus, car finalement c’est se retrouver … aller vers soi ?

Oui tout à fait … l’Église va ajouter la dimension de l’intériorité. Et moi, je pense qu’il y a un énorme déficit d’intériorité dans notre société. Nous pouvons combler ce vide ou cet appel d’air parce qu’il n’y a pas que le vide. Il y a des gens qui cherchent, et il existe des propositions capables de nourrir notre vie intérieure. Souvent, quand on pense à l’Église et aux prêtres, on voit le côté politique, historique.

Quand je reçois des gens pour le baptême, je m'aperçois qu'ils ne connaissent pas leur propre motivation à le recevoir. Ils ne connaissent pas Jésus Christ. Le drame aujourd’hui, c’est que l’on ne connaît pas Jésus. On connaît l’Église, l’Évangile, les prêtres, - parfois on les aime, parfois on les déteste, c’est très humain - , mais on ne connaît pas le cœur de notre foi.

Je le dis souvent au cours des mariages, la première fois que Jésus parle publiquement à travers l’évangile de Matthieu dans les Béatitudes, c’est pour dire : « Heureux, heureux les doux, heureux... ". Il le répète neuf fois… Ce n'est pas une banalité. Jésus ouvre la bouche publiquement et c’est pour dire à l’humanité : heureux... Il propose un chemin de bonheur. Qui connaît cela ? On va connaître les spiritualités orientales, - pourquoi pas -, les philosophies autres, mais à la fin, on connaît mal notre patrimoine spirituel. D'ailleurs, cette revue (Frère François  indique la revue posée élégamment sur la table dont le titre porte le nom de Jésus) ose porter un autre regard sur le message de Jésus. Porté par Pascal Obispo et de nombreuses personnalités françaises, suite à la comédie musicale, on peut y découvrir des témoignages et avis sur la personne de Jésus.

 

Oui, bien sûr, Jésus, dans nos sociétés, évoque plutôt le sacrifice, la culpabilité…

Voilà, c’est cela, et en plus le sacrifice au sens moral et non étymologique, parce que le sens étymologique est magnifique : "sacre", c’est faire du sacré ; nous on a vu dans le côté sacrifice "se faire du mal", le côté doloris, tragique…

 

Tout le drame l’humain ?

Si on vit une spiritualité chrétienne, c’est pour viser le bien et finalement, ce que je prêche - et aussi pour moi -, c’est pour que chacun donne le meilleur de lui-même. Je pense que notre conversion chrétienne, c’est le passage du "prendre au donner". Je suis convaincu - c’est ma foi - que ma mission de prêtre est de "sortir" de chacun ce qu’il a de meilleur. Parce qu’on a tous du bon en nous. Je rencontre beaucoup de gens, des catholiques ou non. Et finalement on est très pudiques, tous, par rapport au bien, par rapport au fait de dire du bien. A la fin d’une messe, d'un baptême, on donne la bénédiction, ce n’est pas une banalité. La bénédiction, c'est dire du bien.

Vous imaginez, dire du bien ? Si on était capable de dire du bien, le monde serait merveilleux. On touche à la notion de bien-être.  Ce qui est plus courant c'est de parler de ce qui ne va pas. On est très habile pour dire ce qui ne va pas, ce qui est mauvais, et hyper pudique quand il s'agit de dire du bien. On a peur qu’on nous prenne pour des fragiles, des gentils, un peu culs-culs finalement. L’humanité a besoin d’une justesse et d’une justice.

 

Comment "attrape"- t'on  la foi ?

Je l’ai reçu quand j’étais tout petit. On reçoit la foi, on vit la foi, mais il existe le danger d'une foi formelle. Donc, extérieure. On peut pratiquer par cœur et sans cœur. Mais il est important de passer d'une foi formelle à une foi choisie, de faire un saut qualitatif, à mon avis, ce qui muscle la vie intérieure. La foi, en fait est liée à la force. Pas une force de puissance ou de pouvoir, non, une force qui nous donne la capacité de vivre, et de bien vivre, si non, on perd la notion ou la vision de l’espérance, de l’avenir et du progrès. Si non, on vit au jour le jour, d’une manière plus ou moins passive, plus ou moins conformiste, plus ou moins pessimiste parfois. La foi, liée à la vie va pousser à vivre la qualité de la vie. On ne peut dissocier la foi et la vie.

 

« Je suis convaincu que le passage de Jésus sur cette terre et l’évangile

est une puissance d’amour pour l’Humanité. »

 

La foi est-elle différente des croyances ?

 La foi est du domaine de l’intériorité. Bien sûr, la foi c’est l’acte de croire tout simplement Pour un chrétien comme moi, il veut croire en Dieu, il veut croire en Jésus et que tout ce que Jésus a vécu, ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, est bon pour l’homme. Il y a 2000 ans et aujourd’hui. Ce qui est tragique, c’est qu’aujourd’hui Jésus au 21ème siècle est peu connu. On ne connaît pas ce qu’il a dit, ce qu’il a fait. Et ce qu’il a vécu. Je suis convaincu que le passage de Jésus sur cette terre et l’évangile est une puissance d’amour pour l’Humanité.

 

Il a révolutionné le monde avec cette notion d’amour ?

Oui, il met l’amour à la première place mais l’amour au sens étymologique : AMOUR en tant qu'absence de mort. Ce n’est pas une banalité : Éros et Thanatos, le grand drame !!! Depuis toujours, amour signifie absence de mort. Et Jésus va être dans cette logique. Il va pousser l’homme dans la logique de la vie. Je dis souvent que ce que Jésus a fait, c’est placer l’homme sur le courant du bien et de la vie par l’amour.

Quand Jésus touche, il communique la vie, il relève. Cela, c’est magnifique, c'est un tact sauveur. Aujourd’hui, le tact peut être dangereux, violent ou érotisé. On séduit, on manipule... Quand Jésus parle, il pousse toujours vers la vie et vers l’espérance. Quand il regarde, c'est avec un regard de compassion. Quand il écoute, là encore, il écoute la vie de l’homme et Il ne laisse pas les autres indifférents. On est dans une société qui a un réel déficit d’écoute.

Ce Jésus pour moi est, un grand inconnu, malheureusement. Et je le vois, - c’est ma lecture -, beaucoup de gens se plaignent des violences. Il y a des symptômes de fragilité dans notre société : la violence, verbale, gestuelle... Avec un tweet, on tue une personne. On est dans un mouvement sans pitié, avec beaucoup d’individualisme. Il y a aussi beaucoup de pessimisme et de conformisme. Pour moi, tous ces symptômes ne sont pas tragiques, mais ils poussent à une réaction. Non pas une simple contestation, mais à proposer autre chose. Qu’est-ce que tu proposes pour voir autrement ? C’est cela qui est intéressant.

En tant que prêtre, qu’est-ce que je fais, moi, pour que l’Église soit un lieu de rassemblement ? Un lieu de vie ?  Pour qu’on entre dans la dimension du sacré ? Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne suffit pas de constater. Et moi, tout au long de mon histoire, j’ai essayé de faire des propositions. Sans arrogance, sans complexe non plus. J'ai fait des propositions pour que l’Évêché retrouve sa présence. Non pas une présence de domination ou de pouvoir mais une présence pour rappeler ces valeurs qui constituent l’être et sa dimension relationnelle.

C’est important. Si on perd cette dimension, on retombe dans l’animalité, au sens le plus péjoratif du terme. L’humanité, sans spiritualité, sans transcendance, retrouve son animalité. On perd l’aspiration à tout ce qui est bien, bon, beau, gratuit, noble. En fait, on entre dans une logique primaire, avec des rapports de dominant et de dominé : « Je suis bon, t’es mauvais », liée à la force et non à l’intelligence et aux valeurs.

Nous avons vécu des passages très douloureux au XXème siècle : quand on regarde les nationalismes allemands ou russes, là où on a mis l’accent sur la domination, on a vu les dégâts. On a éliminé les êtres, on a divisé les êtres, on a tué, en fait, la fraternité.

 

« L'Humanité, sans spiritualité, sans transcendance,

retrouve son animalité.

On perd toute aspiration à ce qui est bien,

bon, beau, gratuit, noble. »

 

C’est pour cela que moi, je crois à la fraternité, je suis franciscain, je pense que la fraternité est fragile. L’âme de la fraternité, pour moi, c’est la gratuité. La fraternité est gratuite, et ce ne sont pas la politique, ni les finances ni le volontarisme qui vont faire naître la fraternité. Si à la racine, il n’y a pas l’amour, il n’y a pas de fraternité. Il n’y a pas de fraternité sans paternité. Et le passage de la fratrie à la fraternité n’est pas si évident que cela.

 

C'est un lien qui nous relie les uns aux autres ? A l’humanité ?

Je suis un grand nostalgique de la période grecque où les hommes réfléchissaient autour de la vie, de l’amour, de la conscience de soi, des autres. On parlait. Aujourd’hui, on parle peu, ou pas. On parle de choses autres, on se protège, peut-être. Je suis très heureux quand les gens me parlent de ce qu’ils sont et non pas de ce qu’ils font. Et quand ils partagent ce qu’ils sont,  il y a cette double dimension. Il y a des forces et des failles, et c’est cela notre humanité. On a tous des forces et des failles. Et dans ma fonction de prêtre, face aux failles, on ne juge pas, on ne condamne pas, on encourage …

L’encouragement est un terme puisant dans son étymologie. On y trouve les mots  « agir » , agire et « cœur ». Du cœur en action ou de l’action avec du cœur. Encourager aujourd’hui, c’est pousser de l’avant : "Lève-toi, avance, marche". Ce que Jésus a fait, la vie l’emporte toujours. Le dernier mot du Christ n’a pas été la mort, mais la vie. Pour un chrétien, il n’existe pas d'échec. Et s'il y a échec, ce n’est pas grave, nous, en tant que chrétiens, on est sortis d’un tombeau. L’échec n’est qu’une occasion pour recommencer avec plus de sagesse, je trouve l’expression intéressante. Souvent, on a vu l’échec comme une faille, comme une fin. C’est fini, c’est foutu. Eh bien non : le mouvement va vers la lumière, toujours, vers la vie, toujours. Un chrétien doit se situer en cherchant le bien dans le mouvement de la lumière.

 

Et quand on traverse cette fameuse "nuit noire de l’âme" ?

On la passe tous, parce que nous ne sommes pas au paradis. On est humain. Notre corps, notre intelligence, notre vie est éveillée aussi à l’expérience humaine, qui est donc imparfaite. Et on passe tous par des moments plus ou moins difficiles, plus ou moins sombres dans la vie. Mais justement, c’est lors de ces moments douloureux et difficiles qu’il est important de s’accrocher à une force qui n’est pas à nous et à notre volonté, à notre intelligence mais qui est Dieu. La plus belle définition de Dieu quand on regarde la Bible, c’est : « Dieu est amour », « Dieu est la vie ». Ce n’est pas la mort, les symptômes mortifères ou sombres que je vois et que je vis qui vont l’emporter.

 

N'y a-t-il pas un retour, actuellement,  à des valeurs plus spirituelles ?

Je suis convaincu qu’il y a comme un retour. Je le vois. Je le constate. A certains moment, je remarque qu’il y a une attente. Quand je célèbre un baptême, un mariage, quand je parle, j'observe une tension aujourd’hui dans le regard. Des personnes qui cherchent une orientation, un éveil, un réveil, un nouveau contact avec l’Église, avec la spiritualité chrétienne. Car la spiritualité chrétienne, c’est une spiritualité de l’incarnation. Elle n’est pas conceptuelle, notionnelle simplement. Il y a l’incarnation. Si l’amour n’est pas traduit, c’est le Banquet de Platon, de beaux discours sur l’amour qui sont très justes certes... Mais si l’amour n’est pas incarné, s’il n’est pas visible, il n’est pas crédible. Dans le monde de Platon, on n’arrive pas à la traduction, à l’incarnation. Nous sommes nés avec un corps, et dans notre corporalité, il y a le domaine du sensible. Et si on ne touche pas, si l’amour n’est pas traduit, finalement, on reste témoin. Et on a du mal à croire. On a besoin de rêver.

 

« La spiritualité va toucher notre monde intérieur.

C'est un monde de forces, de contradictions,

composées de nos peurs, de tout ce qui nous compose.

Le monde intérieur est fait de notre humanité »

 

 Nous, chrétiens, c’est une formule que j’avais trouvée, et  je pense qu’elle est juste… Nous n’avons pas de signes de pouvoir. Nous chrétiens, nous sommes le pouvoir des signes, car l’Église n’est plus ce qu’elle était. On y trouve désormais peu de prêtres, peu de séminaristes, peu de pratiques, mais nous avons ce pouvoir des signes. Par ce pouvoir, on peut éveiller, encore une fois, on peut réveiller, et la spiritualité a ce pouvoir. La spiritualité va toucher à ce monde intérieur : notre monde intérieur. C’est un monde de forces, de contradictions, composées de nos peurs, de tout ce qui nous compose. Le monde intérieur est fait de notre humanité.

Et c’est fascinant pour moi, quand je rencontre les gens, de voir l’être. Ce  n’est pas le personnage publique que je vois. Vous savez, moi, en tant que prêtre, j’ai fait  le vœu de pauvreté, alors le côté extérieur, oui… pourquoi pas ? Mais ce qui m’intéresse, c’est la personne, pas la personnalité extérieure. On découvre la beauté de l’être. Ce qui est important, c’est accoucher ce que les personnes ont de meilleur.

 

Comme le principe de la maïeutique ?

On est tout à fait dans la maïeutique. Non pas accoucher des pensées, mais aider à accoucher ce que chacun a de bien en soi. On peut sortir en chacun ce qu’il y a de meilleur. On les relance dans la voie de l’espérance.

 

Comment renoncer à cette victimisation qui est courante ? Comment on en sort ?

Le Christianisme renvoie toujours à la responsabilité personnelle. Un passage de la bible est très clair : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil à toi ! ». Le Christianisme dit, Mathieu dans l’Évangile : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ». On juge, c'est vrai, dans nos sociétés. Moi prêtre, dans la mesure de mes possibilités et de mes capacités, il m'est fondamental de ne pas juger. Pourquoi ? Parce que je ne sais pas … Quand on voit des événements dans la société, il est facile de condamner... Je vais juger des comportements de certains mais qu’est-ce que je sais de cette personne, de son histoire, de son parcours ? Pourquoi elle en est là ? Je ne sais rien de cette personne. Il nous faut beaucoup de respect parce que nous ne savons pas pourquoi une personne agit ou réagit d’une telle manière et quand Jésus dit : "Ne juge pas", il a raison parce nous sommes jugés parfois de l’extérieur, mais nous ne voyons pas. C’est tellement juste et noble. Le chrétien doit être respectueux. Nous ne sommes pas là pour balancer des sentences, et des condamnations. Cette parole est puissante : "Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés". Il est important d’arriver à cette liberté intérieure.

 

« Ce qui me semble important,

c'est que nous visions la liberté intérieure.

La liberté intérieure est fondamentale

mais c'est un sacré chemin »

 

La liberté intérieure, Frère François, c'est cet état où on n’est pas soumis aux vagues extérieures ?

On n’est pas conditionné, on est dans la liberté, on dépasse la notion du conditionnement, de l’empêchement. Après, évidemment, on ne va pas philosopher sur la liberté absolue car on est tous plus ou moins conditionnés par notre nature, nos blessures, notre vie relationnelle, notre histoire. On ne va pas faire du Freud basique. Chacun a son histoire, mais ce qu’il me semble important c’est que nous visions la liberté intérieure, et pour avoir la liberté intérieure, il nous faut du détachement.

Le Père François s’est mis à nu, il s’est dépouillé des conditionnements familiaux, sociaux pour être libre. Il s’est mis à nu au sens propre comme au figuré pour commencer une nouvelle vie. Comme un nouveau-né. Ce fut une nouvelle étape dans sa vie. Il s’est mis à nu devant l’évêque, devant ses parents sur la place publique. Il a dit stop, je me dépouille de tout, non seulement de ses habits mais de tout ce qui aveugle, toutes ces chapes que sont l'éducation, la culture, la pression sociale.

Nous ne sommes pas libres au final, nous sommes verrouillés, et la liberté intérieure est fondamentale mais c’est un sacré chemin. C’est pour cela que la spiritualité et la voie de l’intériorité de l’amour doivent nous aider à être vraiment libres. 

 

Du jugement des autres ?

Moi, je m’amuse. On est dans un pays de liberté mais dès que l'on  donne son opinion, on obtient un tsunami de réactions. On est toujours dans des tiraillements. Si nous étions totalement libres, on devrait être dans la capacité de respecter quelqu’un qui vit différemment, qu'il soit "vegan", carnivore... Cette division, qui est un non-respect de la différence, mène à une fracture voire au conflit. Il nous faut de la qualité et de la complémentarité. Pourquoi je vois celui qui ne pense pas comme moi comme un ennemi ?

 

Est-ce un mécanisme de protection ?

Oui, c’est un mécanisme de protection, mais très immature. Je n’ai pas à juger et à condamner quelqu’un de différent, qui n’a pas les mêmes valeurs que les miennes. Et pour moi la liberté intérieure, c’est quand on vit cette liberté intérieure. On va vers la sérénité et on n’est pas déstabilisé par l’avis des autres. Saint-François a dit, et j’ai trouvé cela merveilleux : « Si un frère a pêché, il ne faut pas que les autres frères soient scandalisés ou perdent la stabilité intérieure car s’ils perdent la stabilité et la sérénité, c’est qu’ils jugent. » Et si tu juges, tu prends une position autre, voilà.

 

Cela commence toujours par soi,  l’auto-jugement ? 

Cela commence toujours par soi.

 

En tant que prêtre, que dites-vous à celles et ceux qui se jugent eux-mêmes ?

Il y a dans le jugement une attitude primaire : on est sans pitié. C’est cruel, et moi je pense justement que le mouvement de l’Évangile et de l’amour nous pousse à prendre pitié, à développer la compassion. Il fait preuve de compassion. Au lieu de juger et de condamner. Il faut pour cela des subtilités, un respect et beaucoup de tact dans le contact.

 

Est-ce un état d’éveil que vous décrivez ?

Quelque part, la vie chrétienne pousse à réveiller ou à ressusciter, - pour utiliser un terme chrétien - , ce que nous avons de meilleur et ce qu’il y a de bon en chacun de nous. Et si on a du bon en nous, on peut faire du bien. Et dans mon cas à moi, je suis convaincu que je ne suis pas prêtre pour être bien tout simplement, mais pour faire du bien. Pour développer un altruisme qui relève, qui encourage, qui rend heureux.

 

Et êtes- vous heureux ?

Oui.

 

C’est un beau oui.

Je suis heureux, et je réponds oui, non pas par opportunisme, mais parce que je suis heureux. Pourquoi ? Cela ne veut pas dire que tout est parfait dans ma vie, mais dans la vision de ma vie et de mon histoire, je suis béni. Il y a des gens qui m’aiment, qui m’entourent, qui sont bienveillants avec moi, je rencontre des gens merveilleux, à moi de ne pas faire du dualisme manichéen de la vie. Car je suis chrétien, je suis fils de la lumière et je vois la lumière, je dis souvent aux personnes un peu pessimistes et doloristes : « Si dans cette pièce qui est fermée, si j’ouvre la fenêtre de cette pièce, ce n’est pas le noir qui sort de la pièce, c’est la lumière qui entre dans la pièce. » Optimisme naïf mais existentiel, la vie l’emporte sur la mort. La bonne nouvelle….

 

A lire : LA FRATERNITÀ PASQUALE, écrit par François-Xavier Bustillo, un livre rédigé en italien, sous forme de dialogues, entre deux frères, l'un expert et sage, Frère Joseph et  l'autre jeune et enthousiaste, Frère Benjamin. Deux protagonistes de cette histoire profonde qui nous fait traverser notre humanité : relations, foi, volonté, jalousie, violence, intériorité, capacité d'amour, etc... L'histoire d'un chemin plus fraternel, que l'exemple de Jésus-Christ nous invite à vivre.

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