· 

SANS TITRE

Leon Diaz Ronda aime Antonio Machado et la poésie, Francisco de Goya et la peinture. Pourvu d'un humour à toute épreuve, d'une belle générosité et d'une grande érudition, il fait partie des hommes que l'on se plaît à écouter et à fréquenter. Il dit de lui : « Je suis né à Madrid en 1936, du côté des perdants de la guerre civile espagnole  », mais ce qu'il tait, c'est son talent pour la Vie et pour la Joie. En salle des Consuls du Palais des Archevêques à Narbonne depuis le 20 novembre, son oeuvre s'offre aux regards. Cette exposition, fruit du travail conjoint d'Anne Marie Jaumaud, de Leon Diaz Ronda et de quelques autres passionnés, révèle un travail d'une grande finesse artistique. Entre peinture et photographie étroitement imbriquées, lumière et ombre, flou et précision, ses toiles flirtent avec la poésie, le sacré et la métaphysique. Éblouissant. Magique. Inouï. Leon Diaz Ronda est bien au-delà des mots, au-delà de la réflexion. Il est au cœur de notre essence, de notre existence, et magnifie jusqu'au vertige, pour nous la restituer, questionneuse encore mais sublimée, notre fragile humanité. On s'est laissé porter, à vague(s), en suivant le flux des mots de Léon. Discussion à bâtons rompus. 


vague(s) : Vous nous offrez ici un panorama de 40 ans de travail artistique : avez-vous fait des découvertes en choisissant et en revoyant ces œuvres  ? 

Leon Diaz Ronda : Pour moi, c'est très intéressant car c'est une très grande aventure, bien plus belle qu'aller, par exemple, chasser le lion en Afrique ! Un des visiteurs m'a fait remarquer qu'il y avait une réelle cohérence dans le déroulé de mes époques picturales. Et - ma foi - quand je regarde l'un de mes premiers tableaux, je vois que presque tout est déjà là. 

Je me suis demandé dans quel état d'esprit je me trouvais quand j'ai commencé mes tableaux, et à tester la justesse de mes souvenirs. Je me rappelle ce tableau bleu avec une rivière jaune, je me racontais une histoire, il n'a pas de titre mais c'était une histoire d'Espagne. Je ne saurais aujourd'hui en déchiffrer les chapitres mais cette bande jaune qui parcourt le tableau et traverse ce bleu, - embryon, personne âgée, chien -, se révèle être comme le flux mémoriel qui relie le Tout, passé et présent. 

Des premières peintures à la gravure, j'ai l'impression d'être témoin, de me voir en train de faire cela. Je suis comme spectateur de moi-même. C'est d'ailleurs un sentiment un peu vertigineux. J'ai la sensation que celui qui a créé ces peintures et ces gravures étaient complètement différent de celui d'aujourd'hui... Aucune de mes cellules d'aujourd'hui n'appartient à ces premiers moments. Même si mentalement, je note une certaine continuité, grâce à la mémoire. Je crois que je me comprends un petit peu mieux.

 

vague(s) : Avant la peinture, vous avez été musicien ? 

Leon Diaz Ronda : Enfant, j'ai beaucoup dessiné mais quand j'ai découvert le rock n'roll, je suis passé à la musique. J'ai découvert l'harmonica auquel je me suis consacré à fond, allant jusqu'à faire partie d'un groupe qui donnait des concerts ici et là. Mais le plus important dans tout cela, c'était la rupture avec le folklore d'Etat du moment. C'est pour cela que j'ai choisi l'harmonica, au lieu de la guitare ! Je suis venu à la peinture bien plus tard. 

 

 « .... un flux mémoriel qui relie le Tout, passé & présent » 

 

 

vague(s) : Sous Franco, la culture était donc imposée ? 

Leon Diaz Ronda : Oui. Je ne me suis donc jamais intéressé ni au football ou aux corridas, à tout ce panem et circenses donné au peuple. J'étais déjà conscientisé et dans une opposition politique. Au cœur d'un régime fasciste, les choses deviennent très vite pesantes. Sous Franco, l'information était simpliste et facile. Aujourd'hui, on est davantage dans une démocratie plus ou moins diluée, où les fausses nouvelles, les concepts imaginaires fleurissent et provoquent un "brouillage" terrible.    



vague(s) : Qu'est que la peinture ? Qu'est-ce peindre pour vous, Léon ? 

Léon Diaz Ronda : Pour moi, la peinture est une pensée. C'est la transcription d'une pensée, intégrant des idées, une pensée complète en quelque sorte. Sur une surface plane comme la toile, on peut exprimer à la fois la profondeur de cette pensée, l'affirmation et la contradiction, l'affirmation et la négation ou l'opposition, au contraire de la parole où il faut poser une question, donner une réponse, puis ensuite affiner le discours qui demeure toujours linéaire. 

 

 

« Fréquemment, la question m'est posée :

C'est de la peinture ou c'est de la photo ?

Ma réponse : les deux » 

 

vague(s) : Quelles sont les questions que vous posent les visiteurs ? 

Leon Diaz Ronda « Quelle est cette technique ? » ou  « En combien de temps réalisez-vous un tableau ? » sont des questions récurrentes, inévitables... On ne peut nier que ce soit là une marque d'intérêt, même si ce type de questions peut être lassant au fil du temps. On peut évidemment essayer de traduire en paroles le discours pictural mais c'est déjà une déformation. Comme le disent les Italiens, tradurre è tradire, traduire, c'est trahir. Il est difficile de pouvoir rentrer dans le vif du sujet, qui est l'émotion. Et c'est intime, il est difficile de pénétrer l'émotion de l'artiste. 

 

vague(s) : Pourquoi cette omniprésence de la ville dans vos tableaux  ? 

Leon Diaz Ronda : Je suis un citadin. Les paysages urbains me parlent toujours. C'est presque mon biotope. Il y a tout dans la ville. Certaines villes sont plus joyeuses que d'autres. Narbonne est pour moi une ville de repos, d'apaisement. C'est comme cela, peut-être parce que j'ai une certaine envie de tranquillité, d'agitation moindre. Quand je redescends à Madrid, qui est la ville où j'ai grandi, j'ai envie de retrouver mon atelier. C'est devenu trop grand, trop confus pour moi. Mais la ville reste une belle invention pour s'abriter. 

 

vague(s) : Qu'en est-il de l'Art aujourd'hui, selon vous ? 

Leon Diaz Ronda : A une époque, la peinture s'apprenait, comme on apprenait la menuiserie, avec un temps d'apprentissage. Elle avait pour but de réaliser des portraits pour ses descendants, d'illustrer des événements, de laisser une trace. Aujourd'hui, la confusion est à tous les étages. Il y a quelques années, une des théories de l'art contemporain était : l'oeuvre ne doit pas provoquer d'émotion si non l'objectivité se perd. Il fallait créer un art objectif ! On assiste à de fausses ruptures quand tout est déjà rompu, on continue à casser des académismes effrités pour en construire de nouveaux. On voit dans certains musées des œuvres que le temps a rendu éternelles côtoyer des objets de bric et de broc.  

Comme n'importe quel corps de métier, l'art est un reflet de la société avec les mêmes influences, les mêmes préoccupations. Il est curieux de voir comme on mystifie les artistes... Aujourd'hui, on enseigne aux étudiants en art, non pas à savoir ce qu'il sont, mais à créer des concepts. A ce jour, avec un petit pactole, on peut sortir du lot, même si c'est pour dix minutes. Et comme pour tous les métiers, on casse tout. 

 

« On ne peut faire mieux que ce que l'on est » 

 

Aujourd'hui, on peut essayer de faire aussi bien mais pas mieux que les peintures de Lascaux ou de Goya. On peut essayer de faire différemment. Carl Gustav Jung disait :  « On vit en côtoyant des gens préhistoriques et d'autres du 21ème siècle ». Le génie, ce n'est pas de faire comme Goya ou Picasso, c'est plutôt de faire aussi près de qui vous êtes. On ne peut faire mieux que ce que l'on est. 

 

vague(s) : Faites-vous partie de ces artistes qui pensent que leur oeuvre doit être engagée, transmettre un message, etc... ? 

Leon Diaz Ronda : La peinture, à mon avis, doit être engagée avec elle-même, par elle-même. S'il faut faire une peinture pour dénoncer politiquement des situations, libre à l'artiste, mais ce n'est pas une obligation. L'artiste peut essayer de dire qui il est. La beauté de l'être, et sa vérité, je pense, c'est de savoir qu'il est à la fois unique et comme les autres : cette précieuse particularité peut guider l'artiste. 

Aujourd'hui, il faut dénoncer tantôt l’accueil des migrants, tantôt la pollution, etc... Chacun est libre de son choix. Je pense que la peinture sert un engagement social-politique à long terme, à condition qu'esthétiquement, il y ait de la force et de la puissance pour durer dans le temps. Je pense ainsi à la série "Les désastres de la guerre" de Goya, une oeuvre qui est éternelle. Il l'a peinte pour dénoncer les excès de la guerre causés par l'envahisseur français. 

 

vague(s) : Êtes-vous attentif à la marche du monde ? 

Leon Diaz Ronda : Oui, le plus que possible ! La seule chose qui soit, qui vaille, c'est l'aventure de l'humanité. Je suis plutôt optimiste, même si l'on pense que l'humanité n'aura pas le temps de grandir ; anéantie qu'elle pourrait être par un sursaut climatique, comme cela a déjà pu se produire. Notre époque alterne régression et avancée scientifique, et quand on jette un regard en arrière, on note un certain progrès. Nous ne sommes pas plus intelligents, il y a simplement une plus grande quantité d'individus ayant accès à une certaine connaissance. Et je pense que c'est une question de temps pour que l'humanité grandisse...

 


vague(s) : Savoir qui vous êtes est important. Avez-vous des croyances ? 

Léon Diaz Ronda : Il me semble que lorsque l'on croit, on s'arrête. On est arrivé, on a découvert une vérité qui se révèle paralysante. Il m'est arrivé d'abandonner certaines croyances de ma croyance car mon évolution les avait rendues obsolètes. Et je me suis remis en mouvement. La certitude peut être inopérante si elle ne permet pas d'avancer. S'arrêter à une croyance, c'est devenir intransigeant. Borné. L'expérience montre que la vérité n'est pas unique. Chacun a la sienne. Antonio Machado disait : « Tout est vrai le cheval rêvé et le cheval réel ». Ce qui me fait continuer, c'est le doute. Non pas celui qui paralyse, mais celui qui permet le choix, et qui pousse à prendre un chemin, tout en sachant qu'il y en a plusieurs autres. Une fois que l'on est certain d'une chose, on peut en expérimenter une autre. 

 

vague(s) : Êtes-vous un homme heureux, Leon ? 

Leon Diaz Ronda : On disait autrefois qu'être heureux était un concept bourgeois ! Le mot est si galvaudé que je ne sais comment l'interpréter. Je dirais que je suis plus en paix avec moi-même aujourd'hui. Et je suis très content de me sentir bien. Si c'est cela être heureux, alors, oui, je le suis, même si, évidemment, il y a des moments de cafard ou de doute. J'approche d'un certain équilibre qui me convient. 


Exposition S.T. (Sans Titre), Exposition 40 ans autour de l'image

Jusqu'au 3 novembre 2019

Palais des Archevêques - Salle des consuls

Tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 12h et de 14h à 17h

Une des toiles de Leon Diaz Ronda présentée par Marie-Christine Natta, Biographe,  à l'émission de Frédéric Taddeï INTERDIT D'INTERDIRE
Une des toiles de Leon Diaz Ronda présentée par Marie-Christine Natta, Biographe, à l'émission de Frédéric Taddeï INTERDIT D'INTERDIRE

REPORTAGE alain Moïse

Écrire commentaire

Commentaires: 0