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Et "Dieu" créa ... Ewerton Oliveira, pianiste, compositeur & chercheur

En sa présence, on se sent apaisé. Il est des êtres qui, juste par ce qu'ils sont, 'balancent' un son... une fréquence ou une vibration qu'on ne saurait traduire par des mots. A VAGUE(S), l'artiste fait l’unanimité. On s'est toutes et tous élevé(e)s en amour, rien qu'en partageant des infimes tranches de vie. Sa présence est lumineuse, solaire et à la fois discrète. Juste là. Il se dit peu ou avec grande pudeur. Et cela nous suffit. Ewerton Oliveira a choisi la musique comme voie directe, une reliance avec qui il est, ce qu'il perçoit et reçoit, avec humilité et générosité. D'une grande douceur, le pianiste et compositeur est aussi enseignant et musicologue à Lyon. Ses travaux de recherche, incomparables, sur le "Calendrier du Son" du musicien et génie du son brésilien Hermeto Pascoal,  sont absolument uniques et inédits. La créativité d'Ewerton se déploie sous l'influence du jazz, de la bossa nova, des sons populaires brésiliens du nord-est, de Olinda et de Récife, où il est né, mais aussi de poésie et de sources littéraires et philosophiques. VAGUE(S) a croisé son chemin à Narbonne un jour d'été. Et s'est ainsi interrogé avec un artiste à la modestie déconcertante. 

 

 


Ewerton Oliveira | Narbonne
Ewerton Oliveira | Narbonne

vague(s) : Ewerton, depuis quand êtes-vous musicien ? 

Ewerton Oliveira :  De mémoire, j'ai commencé la musique à l'âge de 11 ou 12 ans. Mais depuis quand suis-je musicien, c'est une bonne question. Petit, je chantais, dans une chorale à l'église et j'adorais cela. 

 

vague(s) : Que composez-vous ? Qu'est-ce qui vous inspire ? 

Ewerton Oliveira : Des thèmes, des mélodies avec des accords qui peuvent être joués par n'importe quel instrument, et aussi des textes pour la musique. J'écris des choses plutôt engagées. Je ne saurais dire pourquoi je crée de la musique : c'est une nécessité. Cela vient de l'inspiration, de moments vécus, d'images et de souvenirs qui peuvent amener à la composition. 

 

La poésie et les textes philosophiques me permettent aussi de créer. Parfois, j'interromps ma lecture et je me mets au piano, parce qu'un concept, une idée, me pousse à jouer quelque chose sur le champ. 

 

 

« La musique est un langage "non verbal" très puissant » 

 

 

vague(s) : Cela vient-il de la qualité de la pensée ou de la beauté des mots ? 

Ewerton Oliveira : Des deux, je crois. Cela réveille l'esprit et souvent, la philosophie me donne envie de produire plein de choses. Elle entraîne le questionnement et la découverte. Je n'ai pas eu une éducation livresque et le goût de la lecture m'est venu tardivement. Un peu à l'Université au Brésil, mais surtout en France à la Fac. J'ai découvert le bonheur de flâner dans les librairies, d'acquérir des livres, de les toucher. J'aime particulièrement les textes d'Emerson (1), qui sont emprunts de poésie et de philosophie. 

 

vague(s) : Pensez-vous être connecté à la musique ? 

Ewerton Oliveira : Oui, bien sûr, non seulement en tant qu'instrumentiste mais en tant qu'auditeur, la musique me parle et vibre en moi. Souvent, elle résonne au niveau du plexus solaire. J'entends les interactions entre les musiciens, lors de concerts par exemple. Et quand je compose, j'essaie d'être de moins en moins dans l'aspect technique de la musique, je laisse spontanément chanter les mélodies. Chanter ou jouer est un moment de discours et de communication avec les écoutants. La musique est un langage "non verbal" très puissant. 

 

vague(s) : D'où vous vient votre talent, votre capacité de création ? Le savez-vous ? 

Ewerton Oliveira : Il y a plusieurs situations. Ainsi, dans la Drôme, où je séjournais chez des amis, on observait les Trois Becs, des montagnes locales. Ce paysage me travaillait inconsciemment et je me suis mis à écrire sur un cahier de partition. C'est devenu une valse à trois temps que j'ai offert aux amis - une famille composée de trois personnes - chez qui j'étais. Ou bien, il m'est arrivé de créer un accord que j'entendais dans mon esprit, surgi de nulle part. Deux mois plus tard, une sorte de maturation s'étant effectuée, j'en ai écrit une suite appelée "Pont de sable ". Je crois que l'oreille interne permet ce genre de création ex nihilo

 


Ewerton Oliveira et Hermeto Pascoal
Ewerton Oliveira et Hermeto Pascoal

vague(s) : Dans votre travail de chercheur et de musicologue, vous vous êtes intéressé à Hermeto Pascoal. Est-il un guérisseur ? 

Ewerton Oliveira : Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelle au Brésil le "Sorcier des sons ". Je le connaissais un peu, mais à l'Université, j'ai découvert son album QUARTET NO (1) et j'ai pensé : voilà ce que je veux faire.

Non pas pour le copier, mais pour m'en nourrir et m'en inspirer. C'est une musique pleine d'influences traditionnelles, brésiliennes et innovantes à la fois. Elle contient un foisonnement d'idées joyeuses qui débordent et qui éblouissent. C'est une musique vivante, avec une belle machine rythmique, des chants d'oiseaux par exemple. Là, tu te dis : cela, c'est la vie ! 

 

Je me suis surtout intéressé au Calendrier des sons. A la veille de ses 60 ans, Hermeto a eu le désir d'écrire un morceau par jour durant un an. Comme une sorte de dévotion à accomplir. Du 23 juin 1996 au 23 juin 1997, il a donc rédigé une sorte de journal intime, avec l'heure de fin de rédaction et des précisions personnelles. Ainsi, chaque être humain a une oeuvre écrite pour le jour de sa naissance, une oeuvre interprétable à la convenance ou à la fantaisie de celui qui l'utilisera. Car Hermeto Pascoal n'a laissé aucune indication musicale. Mon désir est de proposer des outils de lecture pour les interpréter et se les approprier. C'est un merveilleux cadeau qu'il fait au monde. 

 

vague(s) : Vous parliez du concert d'Hermeto Pascoal qui avait laissé les auditeurs viennois perplexes, perdus. Croyez-vous que les sons peuvent encore surprendre les gens ? 

Ewerton Oliveira : Oui. Bien que l'Ecclésiaste ait dit qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, l'homme peut, à travers le son, créer à  l'infini. Cela dépend de l'agencement des sons, du mélange de styles. Le tout étant de de savoir ce que l'on fait avec ce qui existe déjà. 

Quand on parle de son, on parle d'un phénomène infini : le bruit des tasses au restaurant, le chant des oiseaux ou le son de la pluie, etc... On peut s'inspirer du bruitage pour créer de nouvelles musiques et sortir du classicisme occidental, de l'accord en 44O Hertz, du ré ou du sol...  

 

vague(s) : Vous donnez aussi des cours de musique. La transmission est-elle importante ? 

Ewerton Oliveira : Il est important de déconstruire. Je tente de pousser mes élèves à aller directement dans la musique. Et laisser de côté la théorie. Sur un petit morceau, sans rythme, sans accord, je leur propose de l'exécuter à leur façon et d'y trouver du plaisir. Le visuel du piano est très utile pour cet exercice, bien plus qu'un support écrit. Il sollicite davantage l'oreille qu'une partition. 

 

vague(s) : Comment reçoivent-ils cette déconstruction ? 

Ewerton Oliveira : Beaucoup s'adaptent et trouvent du plaisir à apprendre de cette façon. C'est un autre apprentissage car ils doivent se libérer de l'enseignement musical normé dès le XVIIème siècle. Je les pousse à jouer un thème, note après note, sans s'arrêter, d'aller quelque part au lieu de se laisser bloquer par le manque de guide. Certains ont plus de mal que d'autres, bien sûr, mais ils y arrivent aussi. 

 

vague(s) : Croyez-vous que la musique peut guérir le monde ? 

Ewerton Oliveira : Oui, bien sûr. Nietzsche le philosophe disait que sans la musique, la vie serait une erreur. Et Baudelaire : «De la musique avant toute chose ! ».  La plupart des gens aiment la musique, ils en ont besoin. 

 

vague(s) : Et que dit Hermeto Pascoal ? 

Ewerton Oliveira : Lui dit que «Tout est son ». Ta voix est instrument. 

 

« Chacun a peut-être sa note musiciale »

 

vague(s) : Quels sont vos compositeurs préférés ? 

Ewerton Oliveira : Salvatore Sciarrino. C'est un compositeur italien de Palerme. Il a écrit beaucoup d'opéras et a trouvé un très beau compromis entre le bel canto italien et le parler, en demi et micro tons. Il reproduit par exemple des cris de mouette avec le violon. C'est très moderne, contemporain, mais très accessible. Ce sont des musiques qui évoquent des images... 

J'aime aussi Helmut Lachenmann qui fait de la musique concrète instrumentale. Et Pierre Henry qui enregistre des sons déformés et compose avec des sons pré-enregistrés. J'aime aussi beaucoup Jean-Sébastien Bach. 

 

vague(s) : N'est-ce pas plus de l'ordre du cabinet de curiosité que de la création musicale ? 

Ewerton Oliveira : C'est de la recherche. De la déconstruction. Les machines et instruments sont les objets qui permettent de reproduire des sons inattendus. Pas forcément les notes du piano, mais par exemple le son du glissé des ongles sur les touches. 

 

vague(s) : Mais alors, qu'est-ce que la musique ? 

Ewerton Oliveira : L'agencement des sons tout simplement. Dès lors que l'on entend le chant d'un oiseau, on est dans la musique. 

 

vague(s) : Peut-il y avoir des choses anti-musicales ? 

Ewerton Oliveira : Oui, je comprends la question. Il y a des choses étranges conçues commercialement. Je pense à certaines musique brésiliennes qui sont pauvres en soi. Et il y a effectivement des musiques qui rabaissent, qui mettent dans des états seconds. Mais concernant la musique instrumentale, j'avoue que je ne me suis jamais fait cette réflexion. Certaines musiques provoquent de la joie, et d'autres dépriment. La musique, de par ses fréquences, ses tonalités, peuvent influencer le cœur. Certaines études scientifiques démontrent que les sons peuvent réveiller le cœur, le son du OM, le son primoridal, son parfait par excellence, est un Ré bienfaisant. Chacun a peut-être sa note musicale. 

 

vague(s) : Quelle est l'influence de la musique de Villa Lobos (1887 - 1959) au Brésil ? 

Ewerton Oliveira : C'est drôle, mais quand j'écoute Tom Jobim, le compositeur de The Girl from Ipanema, je sens qu'il est dans la lignée de Villa Lobos. Il y a cet héritage de la musique dite classique, Villa bien sûr, mais aussi Chopin, et même Debussy. L'influence de Villa Lobos est réelle dans certaines compositions brésiliennes. C'est presque un langage nationaliste, classique, avec une couleur brésilienne.


Composition L'Andando | Ewerton Oliveira
Composition L'Andando | Ewerton Oliveira

vague(s) : Est-ce important d'être connu pour un musicien ou un compositeur ? 

Ewerton Oliveira : Cela dépend de ce qu'il veut. Je connais des musiciens qui écrivent des textes pour eux-mêmes. Mais généralement, on a envie de montrer son travail, de le partager avec d'autres. Je pense que c'est légitime. Il y a des musiciens militants, comme Hermeto Pascoal, qui a libéré les droits d'auteur. Ainsi, son oeuvre appartient à tous. C'est aussi ma démarche : tout donner. J'ai à ce jour 80 compositions. Qu'en faire, si non les entendre, les offrir ? Une fois enregistrées, je souhaiterais en donner quelques-unes. Il n'y a aucune raison de tout garder pour soi !

 

vague(s) : Ewerton, sauriez-vous définir votre couleur personnelle ? 

Ewerton Oliveira : Cela, c'est un long chemin. En écoutant les réactions du public, je prends conscience d'avoir quelque chose qui est 'moi', mais il n'est pas toujours facile d'avoir de la distance quand on joue. Je tente d'affiner mon chemin, parler un langage différent de celui des institutions, des autres musiciens. A chaque fois que je joue mes compositions, les gens disent qu'elles sont belles. Lors de 'CARTE BLANCHE' à Grenoble, j'ai joué en solo au piano et je me suis réécouté. Je me suis dit : Ah oui  ! Il y a quelque chose que je n'avais pas entendu jusque là. Serait-ce moi ? 

 

« La musique peut aider à se mettre en état d'écoute,

mais aussi à s'entendre parler  »

 

vague(s) : Composer est-il une quête, une réalisation de soi ? 

Ewerton Oliveira : Je crois que c'est un peu tout cela. C'est un jeu, une quête, voire un défi. Il y a des musiques qui donnent envie de se recueillir, ou de faire l'amour, ou de danser. La plus belle chose au monde, c'est d'être soi. Et oui, en ce sens, la musique peut aider à se mettre en état d'écoute mais aussi à s'entendre parler. A Dieu ? Je crois que c'est selon chacun et ses croyances. 

 

vague(s) : Vous vivez dans un bel univers. Êtes-vous heureux ? 

Ewerton Oliveira : Oui, je me dis heureusement qu'il y a la musique. Elle m'a aidé à éviter beaucoup d'écueils, comme la drogue ou la violence, fruits de l'ignorance. Elle m'aide au jour le jour et me permet de faire de belles rencontres. J'en suis très heureux. 



Aller plus loin avec vague(s) : La joyeuse dynamique du son 

A écouter sur soundcloud : https://soundcloud.com/ewertonoliveira


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